Un métier, une carrière, un avenir

Ça ne se passe jamais comme prévu !

2 janvier 2015
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Quand nous avons enfin réussi à ouvrir la porte d’entrée de l’appartement familial de ce jeune adulte que nous voulions interpeller pour des faits de violences aggravées, j’ai tout de suite compris que rien ne se passerait comme nous l’avions prévu.

Nous avions eu du mal à l’identifier et à le loger. Nous n’avions qu’une description affinée et un surnom. Un gros travail de fond de tout mon groupe avait permis de mettre finalement un nom sur la silhouette de cet agresseur filmé par des caméras de vidéo protection tandis qu’il s’acharnait à coups de pied sur sa victime, commerçante, qui ramenait la recette du jour à la banque.

Ce travail minutieux et systématique avait permis de déterminer qu’il dormait exceptionnellement ce soir-là chez ses parents, dans leur appartement situé au second étage d’un immeuble d’une petite résidence parisienne sans problème particulier.

Un dispositif était rapidement monté par mon chef de groupe pour procéder à l’interpellation de ce malfaiteur le lendemain matin à 6 heures. C’était une affaire emblématique pour le groupe et tout le monde en était. Même ceux alors en vacances avaient annulé leurs congés et insisté pour en être… Un beau « serrage », c’est le genre de truc en PJ qu’on ne veut jamais louper !

Mon chef de groupe était un policier très expérimenté, plein de recul et que j’ai toujours vu prendre les bonnes décisions.

Son dispositif était bien monté. Nous avions le renfort d’un second groupe qui tenait les extérieurs tandis que nous gérerions, nous, l’intervention dans le domicile. Ça faisait un nombre conséquent d’enquêteurs, tous motivés : la victime avait été salement amochée et nous avions tous à cœur de parvenir à la résolution de cette affaire.

Immeubles

La porte d’entrée de l’appartement ouverte en à peine deux coups de bélier, nous nous ruons à l’intérieur et commençons à investir les lieux pour les sécuriser de façon systématique.

L’individu que nous voulions interpeller jaillit tout à coup d’une des pièces et se rue dans le couloir de l’appartement. Nous sommes complètement surpris par sa sortie. Il donne un énorme coup de pied à mon binôme qui accuse sévèrement le coup et tombe au sol, complètement groggy. Notre objectif me regarde méchamment. Il a les yeux d’un fou. Pour sûr, il est réellement impressionnant ! Un sacré gaillard, vrai colosse tout en muscles, champion local de boxe thaï, et plein d’agressivité. Il jette un regard à mon collège roulé en boule par terre, lui porte à nouveau un coup de pied alors qu’il est au sol puis fonce droit vers la fenêtre du salon. Il l’ouvre, enjambe le parapet, et saute dans le vide sans aucune hésitation. Tout se passe en quelques secondes à peine.

Et là, bêtement, sans réfléchir, je le suis moi aussi par la même fenêtre. Je saute dans le vide.

Deux étages… Ça fait salement haut ! J’ai à peine sauté dans le vide que je le regrette déjà au fond de moi-même. J’ai fait une erreur d’autant plus qu’il y a le groupe de renfort qui assure les extérieurs et constitue normalement un second rideau.

Je roule au sol pour essayer d’amortir ma chute. J’ai le souffle coupé par le choc, je me relève difficilement. Notre malfaiteur est lui déjà en train de courir dans la rue, car il a réussi à contourner mes collègues en attente, surpris par la soudaineté de ce saut, gênés par l’obscurité de cette rue privée d’éclairage public. Ils n’ont pas bien compris ce qui se passait. Le gars, lui, court. Plutôt vite d’ailleurs…

Et je le poursuis. Seul. Nouvelle erreur de ma part…

On parcourt deux à trois cents mètres. Il boite un peu quand même… Par bonheur, sa chute l’a manifestement amoindri physiquement. Je réussis à le rattraper et lui saute au collet. On roule au sol tous les deux. J’ai les poumons en feu, j’arrive à peine à parler. Il essaie de me porter des coups que je pare plus ou moins adroitement, évite un coup de coude et roule sur lui. Lors de notre lutte je prends appui sur sa jambe. Il se met alors à hurler de douleur. J’en profite pour passer une clef de bras puis parvient à menotter son premier poignet puis le second. Ouf ! Ça va déjà mieux. Je reprends mon souffle peu à peu et effectue une palpation sommaire. Une sorte d’abattement succède à son énervement. Il grogne de douleur. L’examen médical un peu plus tard montrera qu’il s’est brisé la cheville lors de son saut de deux étages. Sa crise d’excitation se termine : l’adrénaline qui le poussait s’est tarie, il n’a plus aucune énergie. Il est tout mou.

Les renforts arrivent enfin et mes collègues me trouvent assis à califourchon sur le malfaiteur. Je suis cramoisi, le souffle court, et complètement stressé par cette scène qui n’a pas duré plus de cinq interminables minutes.

En revenant à nos voitures, je regarde la façade de l’immeuble. Deux étages ?!? Ça fait quand même haut. Bien plus haut que je ne l’aurais crû. L’aube se lève et éclaire la scène. Je me rends compte que j’ai fait une bêtise et que j’aurais pu me blesser grièvement. J’ai sauté, sans réfléchir, bêtement. Je ressens le plein contre coup : j’ai peur de façon rétrospective…

Debriefing collectif quelques heures après, de retour au service. Mon chef de groupe nous sermonne d’avoir laissé le malfaiteur s’échapper à deux reprises : dans l’appartement puis dans la rue après son saut. Il me félicite néanmoins devant le reste du groupe.

Et un peu plus tard, à l’écart, en tête à tête avec lui, il me dit de ne jamais oublier cette leçon de vie : aussi bien préparé soit il, un dispo ne se passera jamais comme prévu. Et surtout, il faut savoir garder son calme et prendre du recul, ne pas jouer à la tête brûlée. Nous aurions pu attraper plus tard ce malfaiteur en poursuivant nos investigations. Ça ne valait pas la peine de courir le risque de me blesser sévèrement.

Sur le coup, je ne l’avais pas forcément compris. Ni bien pris d’ailleurs. Limite vexé… Aujourd’hui et avec le recul, je le comprends mieux. La vraie maturité professionnelle, c’est celle de savoir essayer de tout prévoir, et de savoir également garder son calme pour prendre la meilleure des décisions appropriées lorsque ces précédentes prévisions voleront en éclats…

« Ça ne se passera jamais comme prévu ! »

photo crédit :

FredArt via photopin cc
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Réactions à ce billet : 4 commentaire(s)
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Maxime a dit :

samedi 17 janvier 2015 17:01:03

wahou

Un mot: wahou. Tes post me font toujours une sacrée impression, on vit ce que tu racontes c'est dingue ! C'est palpitant, excitant, limite fou... mais bien réel.
Je passe actuellement le concours GPX et j'espère pouvoir vivre de telles aventures un jour !

jonathan a dit :

samedi 17 janvier 2015 01:50:06

Ton interpellation

Salut !
je... je sais pas quoi dire.
ce qui s'est passé est digne d'un film d'action hollywoodien, ma réaction quand j'ai lus :

"Et là, bêtement, sans réfléchir, je le suis moi aussi par la même fenêtre. Je saute dans le vide."

ma réaction a été : Oh putain...

merci de partager tes histoires !

Pounou a dit :

samedi 17 janvier 2015 10:09:30

Merci pour tous ces articles passionnants qui ne font que renforcer ma vocation de travailler dans la police !

Steven a dit :

vendredi 16 janvier 2015 09:35:41

Salut
Je te fèlicite pour cette intervention ça montre bien que c est sur le terrain qu on apprend le reste du métier avec les personnes qui ont de l expériences


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Louis-André Louis-André [13 billets]
Commandant de police, chef de groupe PJ

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