Un métier, une carrière, un avenir

Empathie et Professionnalisme

20 janvier 2015
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Des années de carrière après, je ne sais toujours pas si c’est une bonne chose. Le métier a probablement tendance à endurcir les caractères, et il faut sûrement ériger une barrière professionnelle pour ne pas être soi-même atteint. Et pourtant…

J‘ai l’habitude de dire que nous, policiers, travaillons pour les victimes et qu’il ne faut pas oublier que derrière chaque affaire, il y a une souffrance humaine.

Il me parait impossible de ne pas être profondément impacté au fond de nous par cette souffrance. Ce serait monstrueux d’être indifférent.

Plus de deux décennies après, je me souviens aujourd’hui encore de sa bouille ronde et de ses yeux ouverts, petit pantin de chair sans vie, désormais froid, reposant sur la table d’examen de l’Institut Médico Légal.

C’était le dernier de mes stages lors de ma scolarité d’inspecteur de police. Lorsque le chef de la Sûreté m’avait demandé si j’étais partant pour assister avec lui à une autopsie, j’avais tout de suite accepté. Sans me méfier. Et surtout sans savoir qui était la victime.

C’était malheureusement un petit garçonnet. Il n’avait pas plus d’un an. Sa mère disait l’avoir découvert sans vie dans son berceau au terme d’une sieste un peu plus longue que d’habitude. Notre enquête devait déterminer s’il s’agissait d’une mort subite du nourrisson ou s’il y avait quelque chose d’encore plus atroce et dissimulé.

J’avais 24 ans, une très faible expérience de la vie, je sortais de la fac de droit. J’y avais suivi des cours de médecine légale. L’école de police avait apporté des compléments à ces connaissances. Je savais ce qui allait se passer. J’avais même vu des clichés photographiques… Mais il s’agissait chaque fois de victimes adultes. Rien ne m’avait préparé à cette autopsie, celle d’un enfant en bas âge. J’ai appris par la suite qu’il s’agissait des autopsies parmi les plus bouleversantes…

L’examen du médecin légiste avait été particulièrement professionnel. Ce praticien m’étonnait par sa froideur, son détachement. Il était tout à ses investigations, précis dans ses gestes, attentif à chaque élément d’investigation, dictant avec précisions ses éléments d’appréciation. A ses côtés se trouvaient l’officier de police judiciaire en charge de l’enquête, un technicien de l’Identité Judiciaire, et moi. Personne ne parlait. L’ambiance était lourde, pesante. Une autopsie n’est jamais un moment agréable. Celle d’un nourrisson l’est encore moins. Je pense que j’étais le plus pâle de tous mes collègues, mais aucun d’eux ne semblait particulièrement bien. C’était interminable !

institut médico légal à Paris

Cette autopsie avait permis de confirmer les soupçons premiers des enquêteurs. Ce pauvre enfant était mort de maltraitance : excédée par les pleurs incessants de son fils, sa mère, prise d’énervement, l’avait violemment remué dans ses bras. Le gamin était mort d’une hémorragie cérébrale. C’était ce qu’on appelle le syndrome du nourrisson secoué. Son cerveau n’y avait pas résisté…

Mon collègue OPJ et moi sommes rentrés à pied au commissariat après l’autopsie. Nous avions besoin d’une coupure après ce qui avait été une vraie épreuve humaine. Je regardais les gens passer dans la rue animée. Il y avait des allers et venues dans cette artère commerçante. C’était plein de vie. C’était exactement ce dont j’avais alors vraiment besoin me concernant… De grands espaces et de la vie !

L’enquête s’est ensuite poursuivie à la Sûreté. La mère a rapidement reconnu les faits. C’était un gamin qui avait le sommeil difficile et qui pleurait beaucoup, sans cesse. Les parents dormaient vraiment peu. Cet après midi là, au terme d’une nuit particulièrement difficile, la mère a craqué et a eu ces gestes malheureux, prise d’un funeste énervement. Son fils n’y a pas résisté…

Tout au long des auditions et de la poursuite de la séquence de garde à vue, j’observais mon collègue. Lui si pâle, si désabusé, si atteint au sortir de l’autopsie, se montrait désormais particulièrement habile dans la gestion des auditions. Il posait les bonnes questions, avec beaucoup de tact, plein d’à propos. Il était vraiment bon et me paraissait alors particulièrement solide et efficace, vrai modèle d’enquêteur abouti. Je le regardais et j’apprenais mon métier.

La garde à vue s’est achevée et la mère meurtrière a été déférée en justice. C’était désormais à la justice de se prononcer. La phase judiciaire s’ouvrait et aller durer de longs mois.

Je me suis longuement attardé avec mon collègue ce soir-là. J’avais envie de parler avec lui. Il avait presque le double de mon âge, une expérience infinie et de vrais talents d’investigation. J’avais aussi besoin qu’il m’explique comment il avait pu garder son calme face à cette meurtrière, lui que j’avais vu si atteint après l’autopsie, et se montrer au final si professionnel dans son attitude et lors de son enquête.

Cet ancien, au sens noble du terme, m’avait dit ce soir-là que c’était normal d’être impacté par la souffrance de la victime. Ça ne sert à rien de se fermer, d’essayer d’y résister, de la refuser, voire même de la nier. On n’y parvient jamais ! Ce serait d’ailleurs parfaitement monstrueux de se montrer indifférent. Nous ne sommes pas faits de bois et nous travaillons sur la matière humaine Mais par respect pour cette souffrance, il est particulièrement important de se montrer professionnel irréprochable technicien, tout entier tourné vers la résolution de l’affaire, et encore plus lorsqu’il s’agit d’une affaire de sang. Pas de cause de nullité dans la procédure, enquêter à charge et à décharge, respecter scrupuleusement les protocoles. Plus important : ne pas être avare de son temps et de son énergie, ne pas oublier que nous travaillions pour cette victime, pour ce petit poupon, ultime hommage que nous pouvions lui rendre.

Cet ancien m’avait donné un vrai enseignement ce soir-là. Peut-être le plus important que j’ai reçu pendant ma scolarité à l’école de police et pendant mes stages de formation initiale : il ne faut pas se fermer à la souffrance de la victime. Ce serait contre productif et monstrueux. Mais il faut savoir se détacher de cette même souffrance pour garder un sain recul professionnel et permettre que l’enquête aboutisse à la résolution des faits. Ni plus ni moins.

Mais au fil d’une carrière, le policier accumule au fond de lui cette somme de souffrances auxquelles il assiste et dont il est le témoin. Il lui faut vivre avec. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus facile. On ramène hélas souvent des fantômes à la maison… Et c’est pour cela aussi que tous mes collègues méritent le respect.

Quant à ce nourrisson, je pense parfois encore à lui et me demande quel adulte il aurait été aujourd’hui…


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Rod-R a dit :

mercredi 21 janvier 2015 21:06:59

Autopsie

Bonjour Louis-André,

Les adjoints de sécurité de la Préfecture de Police de Paris sont-ils amenés à prendre part aux autopsies ?

Louis-André a dit :

lundi 26 janvier 2015 16:29:47

@ Rod-R : Sauf situation très particulière, j'aurais tendance à vous répondre non. D'ailleurs, il doit y avoir très peu d'A.D.S. affectés dans un service d'investigation, les poste en services de proximité de Sécurité Publique ou en services P.A.F. constituant la majorité des affectation, y' compris au sein de la Préfecture de Police.

lou a dit :

mercredi 21 janvier 2015 17:27:03

C'est clair, savoir prendre du recul est une qualité indispensable dans ce métier.

Je parlais à une gendarmette qui voulait quitter son boulot pour aller vers autre chose à cause du trop plein d'émotions.
Elle avait déjà annoncée trop de décès à des familles.
Elle n'arrivait plus à se détacher du boulot en rentrant chez elle.

C'est exactement ce que vous expliquez ici : Il faut réussir à vivre tout en traînant ses cadavres.

Merci pour cet article, au plaisir de vous relire.

Maxime a dit :

mercredi 21 janvier 2015 19:48:16

Le métier est dur, mais la satisfaction d'une enquête résolue est immense je pense.
Je l'ai déjà dit, mais je le re-dis: tu as un talent pour l'écriture!


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Louis-André Louis-André [13 billets]
Commandant de police, chef de groupe PJ

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