Un métier, une carrière, un avenir

Saisir l’ouverture au vol...

29 avril 2015
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Les kilomètres s’enchaînaient rapidement. Nous avions débuté la filature dans une cité de Seine-Saint-Denis en milieu de journée. Après de nombreux coups de sécurité au sortir des barres d’immeubles puis sur le périphérique, la voiture roulait à vive allure sur l’autoroute en direction du grand Ouest. Le passager avant était méfiant.

C’était un important trafiquant de stupéfiants. Grossiste spécialisé dans la résine de cannabis, nous savions par les éléments d’enquête qu’il devait financer prochainement l’achat d’une importante cargaison dans le sud de l’Espagne. Nous étions plutôt bien placés : des écoutes qui donnaient bien, le passeur était identifié, et nous pensions connaître la puissante berline que l’équipe comptait utiliser pour acheminer le produit. Le départ était a priori annoncé pour la semaine d’après et nous effectuions des tranches de vie sur le chef de réseau afin de nourrir le dossier et son relationnel.

filature vehicule

La surveillance avait plutôt bien débuté. Le gars, comme d’habitude, ne sortait pas de son quartier. Nous connaissions par cœur ses habitudes.

Et pourtant tout à coup, nous le voyons sortir de l’arrière salle d’un bar borgne qui lui servait de QG, portant un imposant sac de sport, manifestement bien rempli.

Sa nervosité devenait tout à coup nettement perceptible : il regardait les alentours avec suspicion, et bénéficiait de la protection de deux de ses comparses, manifestement armés et qui l’escortaient alors avec une voiture relais jusqu’à un box voisin.

C’était justement le box où était garée la « voiture de guerre », c'est-à-dire la berline familiale, faussement plaquée, qui devait descendre jusqu’en Espagne. Ce n’était pas du tout normal… Et ça l’est devenu encore moins quand le gros sac de sport a été rangé dans le coffre de la voiture et que le chef de réseau s’asseyait en passager avant dans l’habitacle. Un de ses comparses prenait le volant.

Tous deux quittaient alors la cité, roulant avec circonspection, vérifiant s’ils n’étaient pas suivis. Le troisième individu les suivait, lui, à distance, pilotant une moto sportive. Son rôle était manifestement de compléter le dispositif de protection ou de contre filature de l’équipe. Ce n’était pas bon, ce n’était pas ce qui était prévu… Nous détestions ça !

Ça devait n’être qu’une surveillance banale et sans enjeu. Nous n’étions pas nombreux et surtout pas configurés pour monter en puissance sur ce dispositif de terrain là. Nous avions pourtant engagé la filature aussi discrètement que possible, et j’entendais à la radio Police les imprécations de mon chef de groupe maudissant le trafiquant !

Tandis que le cortège s’engageait sur le périphérique Nord, nous apprenions alors que le passeur avait été bêtement interpellé la nuit précédente pour une banale histoire de violences et qu’il était en garde à vue. Le chargement du gros sac de sport et la conduite en cortège nous avaient alors laissé penser que l’équipe avait manifestement décidé de se passer des services du passeur, et réaliser eux-même le déplacement vers l’Espagne. 

Une fois que la voiture avait franchi le péage de Saint-Arnoult en Yvelines, la moto avait quitté le cortège et fait demi-tour. Ça tombait bien : nous étions dans une sacrée galère pour opérer les relais de véhicules nécessaires à une filature discrète, car pas assez nombreux. Suivre une voiture et une moto est un exercice plutôt compliqué…

La berline roulait en direction de l’Ouest, avalant les kilomètres tout en respectant scrupuleusement la limite des 130 Km/h afin de ne pas se faire contrôler par les unités autoroutières.

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Excitation et adrénaline nous faisaient oublier la fatigue. Chacun savait ce qu’il avait à faire et en quelques instants, nous étions déployés.

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Un rapide plan d’intervention était mis en place : tenir la filoche aussi longtemps que possible, procéder à l’interpellation si une opportunité se présentait lors d’un arrêt où, à défaut, les faire serrer – par dépit – lors du passage de la frontière. Nous espérions tous ne pas en arriver à cette dernière option. Le groupe avait bossé sur ce réseau depuis plusieurs semaines et personne n’aime ne pas participer à la concrétisation d’une belle affaire d’initiative.

Il y a très souvent un ange bienfaisant qui veille à la justice et assiste les poulets…

Un peu avant le contournement de Bordeaux, la berline s’engageait sur une aire de station service. Ça faisait plus de 400 Km que nous étions en filature derrière cette voiture. C’était enfin l’occasion que nous attendions tous !

Nous n’étions pas aussi nombreux que nous aurions voulu l’être. Mais c’était probablement la seule ouverture que nous n’aurions jamais. Mon chef de groupe confirmait la décision d’interpeller et nous donnait fiévreusement les dernières consignes. La P.J., c’est souvent savoir se décider en catastrophe et saisir l’ouverture au vol quand elle se présente…

Excitation et adrénaline nous faisaient oublier la fatigue. Chacun savait ce qu’il avait à faire et en quelques instants, nous étions déployés.

Le chauffeur restait au volant de la berline, moteur tournant, tandis que le chef de réseau faisait le plein du réservoir à la pompe. Tous deux étaient aux aguets. Pas assez manifestement… Discrètement au début pour l’approche, puis nettement moins à la fin, nos véhicules enchâssèrent la berline sur l’aire de la station service, moteurs vrombissants et pneus crissants. Armes sorties, nous bloquions les velléités de démarrage du chauffeur. Le chef de réseau tentait de prendre la fuite en courant. Il était interpellé au terme d’une course d’une centaine de mètres. Les deux individus étaient plaqués au sol, menottés, palpés.

Peage autoroutier

En quelques secondes, c’était fait : tout était figé et sécurisé avec professionnalisme. Des semaines de boulot opiniâtres pour un final de quelques secondes d’extase professionnelle…Mais tout ce boulot valait largement la peine. Ces quelques secondes finales sont celles qui te rendent euphoriques ensuite. Sensation de réussite professionnelle et adrénaline : le cocktail qui nous rend tous accro…

La fouille du véhicule permettait de constater que le gros sac de sports contenait une très importante somme en numéraires. Les billets étaient soigneusement empilés en liasses enrobées de cellophane. La somme totale était plus qu’imposante. L’équivalent du prix d’achat de deux F4 dans le XVème arrondissement de Paris. Je n’avais jamais vu pour ma part une telle somme d’argent !

Mes années aux stupéfiants sont probablement les plus belles. Sûrement parce que j’étais jeune alors. Tout me paraissait beau et excitant alors. Mais aussi et surtout parce que cette thématique est celle qui me paraît la plus vivante, celle qui génère le plus de rebondissements, d’inattendus et qui permet à un jeune flic en devenir de se former.

Pour moi, il faudrait que tous les jeunes enquêteurs de Police Judiciaire passent un moment ou un autre par une affectation en groupe stups. C’est sûrement une des meilleures écoles. Et ça nourrit de beaux souvenirs ! 22 ans après, je me souviens de mes jeunes années et de nos belles affaires… Je regrette probablement autant les unes que les autres… Mon indicatif radio personnel restera toujours profondément inscrit en moi…

 photo credit: Autoroute, South of France. via photopin (license) photo credit: Storebæltsforbindelsen Betal via photopin (license)
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Hadjy a dit :

jeudi 07 mai 2015 18:58:52

info

Bonjour,

C'est toujours avec bcp de plaisir et d'attention que je lis vos billets, travailler dans la police est pour moi, une réelle vocation et je suis particulièrement attiré par la police judiciaire.
Je viens de réussir le concours GPX 2014 et je suis en attente d'incorporation. Par ailleurs, je souhaiterais connaitre le chemin à suivre pour faire parti de la PJ,

En vous remerciant !

Louis-André a dit :

mardi 12 mai 2015 10:06:35

@ Hadjy :

Félicitations pour votre réussite au concours de recrutement.
Le mieux que je puisse vous conseiller à ce stade, à l'aube de votre début de carrière, est de faire une bonne scolarité en ENP, qui vous permette d’apprendre votre futur métier, nouer un tissu relationnel qui vous sera précieux pour la suite, et surtout, essayez d'avoir un classement qui vous permette d'être affecté dans Paris intra muros, quelque soit la direction d'emploi. Une fois en service, y compris en DOPC ou DSPAP,, soyez un "gratteur" : apprenez votre circonscription, faites du renseignement délictuel au bénéfice de vos collègues en Investigation, fréquentez les, faites vous connaitre, candidatez pour l'OPJ16 dès que possible, etc... Et n'oubliez jamais qu'une carrière en Police est longue et que de nombreuses opportunités sont offertes. On parvient toujours à trouver un poste qui nous convient et nous plait, pour peu qu'on en ait vraiment l'envie. Bon courage à vous.

David a dit :

mercredi 13 mai 2015 14:38:55

Encore une belle histoire , j'en ai frissonné !

Je suis dans même cas que Hadji. Lauréat du concours 2014, je souhaite intégrer une unité PJ assez rapidement.

J'ai ,pour objectif, le DCSP Paris intra, je me donnerai à fond pour réussir ! Ensuite me battre pour intégrer les stups...

OPJ 16 ? Pourquoi 16 ? Simple curiosité, un vilain défaut, n'est ce pas ... sauf pour un policier ! happy

Louis-André a dit :

vendredi 15 mai 2015 13:38:45

OPJ16 : Euh... Comme l'article 16 du code de procédure pénale...
C'est un vieux tic de langage des anciens inspecteurs qui à l'époque voyait la différenciation entre les OPJ à l'article 16 du CPP et les OPJ à l'article L23-1 du code de la route. C'est devenu suranné aujourd'hui tellement cette époque est lointaine.
Félicitations pour votre réussite au concours et bonne scolarité.

Louis-André a dit :

vendredi 15 mai 2015 13:38:16

OPJ16 : Euh... Comme l'article 16 du code de procèdure pénale...
C'est un vieux tic de langage des anciens inspecteurs qui à l'époque voyait la différenciation entre les OPJ à l'article 16 du CPP et les OPJ à l'article L23-1 du code de la route. C'est devenu suranné aujourd'hui tellement cette époque est lointaine.
Félicitations pour votre réussite a&u concours et bonne scolarité.

David a dit :

jeudi 21 mai 2015 00:42:09

D'accord je ne savais pas qu'il y avait un distinguo entre l'OPJ "routiers" et l'OPJ "JUD". Ce n'est plus d'actualité à ce que j'ai compris. Par curiosité je suis allé fouiller le CPP à l'article 16. Etant GAV, j'ai l'habitude de mon OPJ qui fait tout, mais au regard de ce fameux article, j'ai cru comprendre qu'il en était autrement en PN. L'OPJ ne peut avoir son habilitation qu'en service judiciaire. Dés lors qu'il intègre un service ne nécessitant pas l'habilitation OPJ, il perd temporairement son statut. Est-ce que j'ai bien compris l'alinéa qui concerne les OPJ de la PN ? Je trouvais ça particulier.

Louis-André a dit :

vendredi 29 mai 2015 19:12:51

@ David : vous avez effectivement bien compris les dispositions de l'article 16 du CPP. Pour être OPJ, il faut effectivement obtenir cette qualification au terme d'une formation de plusieurs semaine, en réussissant l’examen, puis être habilité auprès du procureur de la république de votre ressort territorial. Cette habilitation s'obtient après demande par votre service d'investigation judiciaire.


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