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Un démon au paradis

1 août 2013
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undémonauparadis

Depuis quelques jours je suis sur mon poste. Je suis encore stagiaire et mon prédécesseur toujours en poste : c'est ce que l'on appelle le « tuilage ». Cette période de transition est d'une grande utilité puisqu'elle permet de prendre le temps de s'approprier le service en compagnie de son prédécesseur. J'articule donc mes journées comme bon me semble.

Aujourd'hui, après ma journée de travail, j'ai prévu de revenir pour faire la soirée. Je prends quelques heures de repos avant d'y retourner. Vers 18h15, je vois passer un véhicule sérigraphié POLICE sans y prêter attention. Puis un équipage de la BAC arrive également. Je les vois s'entretenir avec l'OPJ de nuit du commissariat qui n'a, normalement, pas encore commencé sa journée. Intrigué, je leur demande ce qui arrive : un individu a ouvert le feu contre des membres de sa famille. Personne n'est blessé mais les deux équipages vont se rendre sur place pour prendre contact avec l'auteur des faits. Je décide de les accompagner, juste pour voir.

On quitte donc le bord de mer et on se dirige sur les hauteurs de Saint-Raphaël. Domaine résidentiel donnant sur la mer, les maisons sont cossues, discrètes. Le calme n'est troublé que par le chant des cigales. Visiblement, le secteur n'est pas coutumier des différends familiaux, et encore moins des tentatives d'homicides. Nous arrivons sur place. La propriété, dont on n'aperçoit pas encore la maison, est juchée sur les hauteurs de la ville. Adossée aux massifs de l'Estérel, elle est dissimulée par des murs de lauriers roses et blancs. Le terrain, en espaliers, est vaste. Et toujours calme. Alors que nous progressons pour prendre connaissance des lieux, des informations nous parviennent de manière sporadique : il est armé d'un revolver dont la victime a aperçu le barillet approvisionné. L'arme est d'une taille imposante. Bon, jusque là, rien de vraiment alarmant. Les différends armés ne sont pas quotidiens, mais les victimes, soumises au stress, ont parfois tendance à dramatiser des situations simples. Quant à la réalité de l'armement, c'est jamais très pertinent. Tout cela n'est pas banal mais bon, pour l'instant, c'est pas non plus « l'affaire du siècle ». Quoique le fait d'avoir vu les munitions dans le barillet, c'est déjà moins commun.

Nous avançons dans la propriété, à l'abri d'un premier espalier dissimulant totalement notre progression. Nous arrivons à une bifurcation et prenons la direction de l'entrée principale, toujours dissimulés derrière un second espalier. Nous avançons en silence avant d'arriver au pied de l'escalier donnant sur la porte d'entrée située à une bonne quinzaine de mètres de là où nous nous trouvons. Tout est calme. Les persiennes sont fermées. Les collègues qui m'accompagnent ont chaussé leur arme, prêts à riposter. Je ne suis toujours pas convaincu de la réalité de la menace. L'endroit est tellement paradisiaque !

Après quelques instants nous entendons, provenant de l'intérieur de la maison, la voix d'un homme. Il semble agité, vociférant contre un interlocuteur visiblement absent. C'est un peu étrange mais on comprend rapidement qu'il est au téléphone. Parallèlement à notre intervention, l'officier de police judiciaire a repris contact avec les victimes. On en sait un peu plus : l'individu a un passé judiciaire conséquent et il est plâtré de la cheville à la hanche. C'est déjà ça, on ne devrait pas avoir besoin de courir...

Nous sommes devant la maison depuis plusieurs minutes. Certains collègues veulent intervenir et rentrer dans la maison. Même si j'en ai un peu envie, je sais que ce n'est pas une bonne idée car objectivement la situation n'est pas réellement instable : l'individu n'a pas d'otage, la maison est isolée et, même si des tirs vers l'extérieur sont possibles, il y a peu de passage. Enfin l'individu est immobilisé par son plâtre. Non clairement, nous n'avons aucune raison de nous exposer. Par ailleurs, l'OPJ est sur le point de le joindre par téléphone. Nous entendons le téléphone sonner. Il décroche. La discussion commence.

Situé en contre bas de la maison, on entend notre collègue tenter de le raisonner tout en essayant d'obtenir des informations. Au dessus de nous, la voix de notre retranché est perceptible par intermittence. Nous ne parvenons pas à comprendre la totalité de la conversation mais le ton est clair : il est survolté, convaincu d'être la victime d'un complot et prêt à tout. Cela ne s'annonce pas très bien. Je rends compte à mon chef de service de l'évolution de la situation qui glisse doucement du différend banal à l'opération de police complexe. J'établis un périmètre de sécurité autour de la maison avec la police secours, l'équipage de la BAC et un équipage CRS venu en renfort. Il est 19h10. La situation est figée.

On parvient à entrer en contact avec le retranché à de nombreuses reprises. Mais le plus souvent les conversations téléphoniques s'achèvent au bout de quelques secondes. Nous tentons systématiquement de minimiser la situation pour le convaincre de sortir. Il refuse. A 20h30, l'intervention du Groupe d'Intervention de la Police Nationale est décidée. Lorsqu'ils arrivent sur place il fait déjà nuit. Je fais le tour de la propriété avec eux pour qu'ils s'imprègnent de la topographie. Ils mettent en place leur dispositif et prennent la main. Il ne nous reste plus qu'à attendre. Il ne se passe rien. J'en oublierai presque pourquoi nous sommes là et le roulement des vagues sur la plage située plus bas sonne comme une tentation presque insurmontable. Alors que le négociateur entame ses négociations, un coup de feu éclate et le sifflement d'une balle qui se meurt après le premier impact me ramène à la réalité de la mission. C'est la première fois que j'entends tirer en situation opérationnelle et ce bruit sonne différemment loin des stands de tir sécurisés.

Le GIPN ne bouge pas. Ils sont calmes. 2ème coup de feu, 3… silence… 4. Si l'on pouvait douter de notre choix initial, nous savons désormais que c'était le bon. Entrer aurait-été une très mauvaise idée ! Notre tireur fera encore feu à plusieurs reprises puis finira par se rendre en ouvrant la porte d'entrée, les mains en l'air. Mais de tout cela nous n'aurons rien vu. L'obscurité s'étant repue depuis longtemps des hommes en noir.

Il est minuit passé. Je peux rentrer.


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Paul a dit :

lundi 24 février 2014 21:30:48

Métier : Commissaire de Police

Bonjour,

Tout d'abord merci, merci de nous faire partagé vos missions, votre parcours. Je suis un passionné de la police, et des missions qui régissent de cette institution. Je suis actuellement en classe de Terminale. Je m'oriente vers un cursus de Droit et Sciences Politiques afin de préparer au mieux les concours de la police. Je me permets de vous envoyer un message, car j'aimerai avoir d'avantage d'informations sur le métier de Commissaire. Je recherche un métiers alliant réflexion, gestion et action. Un trio qui permet de faire avancer les choses. Mais j'ai peur que le métier de Commissaire ne me permet pas de réaliser un des trois composants : L'action.
Sur une journée, combien de temps passez vous sur le terrain ? Quand vous êtes sur le terrain, êtes vous armé ? Quels sont vos missions.. ? Patrouillez vous avec vos hommes ? Bref, voici les questions que je me pose, afin de savoir quel concours je prépare au mieux. Celui d'officier ou celui de Commissaire.
Je vous remercie par avance du temps que vous pourrez m'accorder.
Bien cordialement,
Paul

Phoenix a dit :

mercredi 31 juillet 2013 10:48:00

Bonjour Monsieur le Commissaire

Votre réalité est comme un roman policier à mes yeux.Je n’étais pas sur place néanmoins j’ai ressenti l’événement comme si j’y étais au travers de votre écrit. Ainsi j’ai pu visualiser avec satisfaction les scènes d’action et le paysage grâce à vos descriptions écrites de la même manière que celle d’un écrivain ainsi que de l’illustration ( photo). Merci de partager votre expérience.Je vous présente mes respects.

Phoenix a dit :

mercredi 31 juillet 2013 10:30:00

Votre réalité et un roman policier à mes yeux.Malgrés la transcription ecrite j’ai pu ressentir de la tention et mon envie de lire lJ’ai eu l’impression de lire un roman policier .Cela m’a vraiment contenté.


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Marwan Marwan [11 billets]
Commissaire de police en commissariat

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